lunes, 3 de agosto de 2026

Louis Aragon: Chanson pour oublier Dachau


No sé si es posible olvidar Dachau, ni Buchenwald, ni por supuesto Auschwitz. Los supervivientes añadieron al horror una cadena perpetua, a pesar de todas las canciones, a pesar de que esa primera noche durmieron con sábanas limpias y nadie les despertó. Y ya nuca recobraron la dulzura.


Canción para olvidar Dachau


Nadie despertará esta noche a los que duermen

No habrá que correr con los pies desnudos en la nieve

No se deberán poner los puños sobre las caderas hasta la mañana

Ni marcar el paso con la rodilla plegada ante un gimnasiarca demente

Las mujeres de ochenta y tres años las enfermas del corazón esas que precisamente

Tienen fiebre o dolores articulares o

No sé bien qué las tuberculosas

No escucharán los pasos que se acercan en la sombra

Viendo cómo sus dedos se desvanecen en humo


Nadie despertará esta noche a los que duermen


Tu cuerpo ya no es el perro que ronda y recoge

en la basura lo que le pueda haber de comer

Tu cuerpo ya no es el perro que salta bajo el látigo

Tu cuerpo ya no es esta deriva en las aguas de Europa

Tu cuerpo ya no es esta parálisis este resentimiento

Tu cuerpo ya no es la promiscuidad de los demás

Ya no es su propio hedor

Hombre o mujer tú duermes con sábanas limpias


Tu cuerpo


Cuando cierras los ojos cuáles son las imágenes

Que se repiten al fondo de su oscuro envoltorio

Qué caza está empezada y qué monstruo marino

Huye ante los arpones de un recuerdo salvaje

Cuando cierras tus ojos ves, vemos de nuevo

Morir habría sido tan dulce en ese mismo instante

En que el espanto o el equilibrio es estrategia

El cadáver de pie en la sombra del vagón

Cuando cierras tus ojos qué insecto los roe

Cuando cierras tus ojos los lobos aguardan

Cuando cierras tus ojos igual que los sepulcros

Sobre los muertos sin sudario en ausencia de sueños


Tus ojos


Hombre o mujer regresa del infierno

Familiar de otros crepúsculos

El sabor del azufre en los labios estropeando el pan fresco

Los reflejos impropios en la quietud bucólica de la vida

Comparando todo sin querer con la tortura

Desacostumbrados a todo

Hombres y mujeres inexpertos en el rostro de felicidad sobrevenida

Las manos tímidas de niños

El corazón asombrado de latir


Sus ojos


Tras sus ojos sin embargo esta historia

Esta conciencia del abismo

Y el abismo

Donde basta una vez que el hombre caiga

Hay en este mundo nuevo tanta gente

Para los que jamás será ya natural la dulzura

Hay en este mundo antiguo tanta y tanta gente

Para los que tanta dulzura es ahora extraña

Hay en este mundo antiguo y nuevo tanta gente

Que sus propios hijos no podrán comprender


Oh vosotros que pasáis

No despertad esta noche a los que duermen


Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs

Il n'y aura pas à courir les pieds nus dans la neige

Il ne faudra pas se tenir les poings sur les hanches jusqu'au matin

Ni marquer le pas le genou plié devant un gymnasiarque dément

Les femmes de quatre-vingt-trois ans les cardiaques ceux qui justement

Ont la fièvre ou des douleurs articulaires ou

Je ne sais pas moi les tuberculeux

N'écouteront pas les pas dans l'ombre qui s'approchent

Regardant leurs doigts déjà qui s'en vont en fumée

Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs

Ton corps n'est plus le chien qui rôde et qui ramasse

Dans l'ordure ce qui peut lui faire un repas

Ton corps n'est plus le chien qui saute sous le fouet

Ton corps n'est plus cette dérive aux eaux d'Europe

Ton corps n'est plus cette stagnation cette rancoeur

Ton corps n'est plus la promiscuité des autre

N'est plus sa propre puanteur

Homme ou femme tu dors dans des linges lavés


Ton corps


Quand tes yeux sont fermés quelles sont les images

Qui repassent au fond de leur obscur écrin

Quelle chasse est ouverte et quel monstre marin

Fuit devant les harpons d'un souvenir sauvage

Quand tes yeux sont fermés revois-tu revoit-on

Mourir aurait été si doux à l'instant même

Dans l'épouvante où l'équilibre est stratagème

Le cadavre debout dans l'ombre du wagon

Quand tes yeux sont fermés quel charançon les ronge

Quand tes yeux sont fermés les loups font-ils le beau

Quand tes yeux sont fermés ainsi que des tombeaux

Sur des morts sans suaire en l'absence des songes


Tes yeux


Homme ou femme retour d'enfer

Familiers d'autres crépuscules

Le goût de soufre aux lèvres gâtant le pain frais

Les réflexes démesurés à la quiétude villageoise de la vie

Comparant tout sans le vouloir à la torture

Déshabitués de tout

Hommes et femmes inhabiles à ce semblant de bonheur revenu

Les mains timides d'enfants

Le cœur étonné de battre


Leurs yeux


Derrière leurs yeux pourtant cette histoire

Cette conscience de l'abîme

Et l'abîme

Où c'est trop d'une fois pour l'homme être tombé

Il y a dans ce monde nouveau tant de gens

Pour qui plus jamais ne sera naturelle la douceur

Il y a dans ce monde ancien, tant et tant de gens

Pour qui tant de douceur est désormais étrange

Il y a dans ce monde ancien et nouveau tant de gens

Que leurs propres enfants ne pourront pas comprendre


Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs


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